Corps

By

De la puissance, de la joie et de la force

J’ai, comme beaucoup de gens, regardé la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques : je l’avoue volontiers, je voulais juste voir si tout le ramdam fait autour, les pseudos polémiques, si tout ça valait bien le coup. Je n’ai pas la réponse à cette question.

Ce que je sais en revanche, c’est qu’à un moment, mon cœur s’est arrêté et j’ai ressenti un truc assez dingue, entre l’excitation et la joie. J’ai même un peu crié.

Elle était là, derrière ses platines, tenue bleue, une espèce d’auréole, magnifique.

Évidemment, y a eu les drags, et toutes les danseuses, tous les danseurs. Mais je ne voyais qu’elle. Parce que c’est une meuf grosse qu’on voit à la télé, dans une cérémonie qui va être diffusée dans je ne sais combien de pays, et qu’elle est juste là, à kiffer son taff et à ne pas s’excuser d’exister. Elle n’est pas là parce qu’elle est grosse, elle est là et il se trouve qu’elle est grosse. Je n’en parlerai pas si ça ne remuait pas un truc intime et profond chez moi. On voit très peu de meufs grosses — vraiment grosses — à la télé, sauf dans un contexte qui le demande : une émission sur les régimes, par exemple. Et on nous montre alors la souffrance des corps gros, on nous montre des gens qui ne vont pas bien, qui suent, en position de vulnérabilité extrême, comme s’il n’y avait qu’une réalité de la grosseur. Un truc morbide et malsain, qui n’est que laideur et faiblesse. 1

J’étais ado dans les années nonante: à l’époque, Kate Winslet et Renée Zellweger crevaient l’écran, respectivement dans Titanic et Bridget Jones. Et à longueur d’articles, on expliquait combien elles étaient grosses. Elles-mêmes en étaient persuadées. 2 Pour Zellweger, qui avait pris courageusement 3 12 kilos pour les deux premiers volets, hors de question de re-grossir à nouveau pour le troisième, ce qui a provoqué un tollé. 4 On ne me lancera pas sur les quelques actrices ou chanteuses grosses qui ont perdu du poids (pour des raisons qui les regardent) mais dont, unanimement, la presse félicite la transformation incroyable. En revanche, je vous encourage à faire un petit test : tapez le nom de n’importe quelle femme célèbre + poids. Prête à vous ficher mon billet que vous aurez une occurrence d’articles de type “elle a pris cinq kilos : enceinte ou laisser-aller?”.

À l’époque, je n’étais pas grosse : jusqu’à mes 18 ans, je pesais moins de 75 kilos, pour un mètre septante, corps musclé par la danse et ossature solide. J’étais persuadée d’être obèse. Les raisons de ma prise de poids sont multiples, mais je suis persuadée que sur la longue liste, cette représentation complètement faussée du corps féminin occupe une belle place.

Les corps dans l’espace de représentation publique sont loin d’être divers. Dieu merci, il y a Instagram qui offre un peu de visibilité aux meufs grosses, du moins pour celles qui peuvent et osent.5 Mais on ne voit pas assez la puissance de ces corps moyens, gros, différents en marche.

Et puis les J.O: comme le dit très bien ma copine Fufu “Moi, je déteste le sport. Gros sous et magouille. Racisme et sexisme. Compétition et capitalisme.”

Je n’aime pas mater le sport à la télé, je trouve qu’en soi, ça n’a que très peu d’intérêt, et la compétition des J.O est problématique sur bien des points. Sauf que je suis tombée dans la spirale : j’ai regardé un peu de judo à cause de cette championne à qui on reprochait “les bourrelets”, puis regardé du rugby à cause d’elle, critiquée parce que trop grosse et trop “masculine” à cause de sa mâchoire carrée et de ses épaules développées. Ensuite du lancer de poids, à cause d’elle, qui a eu la mauvaise surprise de ne pas trouver les équipements à sa taille à son arrivée aux J.O : maladresse, oubli, problème administratif, on ne sait pas. Le hasard est taquin : il fallait que cette erreur tombe justement sur une femme qui sort un peu des standards.

J’ai halluciné de voir Ilona Maher, la rugbywoman devoir encore expliquer en 2024 qu’on peut être hyper sportive, courir tous les jours et avoir de la cellulite. Un corps d’athlète, c’est juste un corps dont les caractéristiques physiques correspondent à sa discipline, d’où la multitude de physiques différents. On peut aussi parler de cette idée reçue que corps en surpoids = mauvaise santé / mauvaise alimentation / pas de sport mais hey, c’est une newsletter, pas les Rougon-Macquart. En revanche vous pouvez lire l’excellente Lucie Inland sur le sujet.

J’ai aussi maté de l’haltérophilie. Puis d’autres sports encore. Je me régale. La puissance de ces meufs. Pas seulement des meufs plus imposantes : j’avais cette image très fausse que pour soulever des masses, il fallait un certain poids. Et certes, j’ai vu des meufs castards, mais aussi des petites meufs de 50 kg qui te lèvent l’équivalent de deux gars, ou trois fois leur poids ?

Ce qui est drôle, c’est que j’ai partagé un certain nombre de ces vidéos sur Instagram. Et je n’ai reçu de réactions que de femmes, toutes les mêmes : pleines d’enthousiasme, pleines de joie. Le nombre de nanas qui m’ont dit que c’était jouissif,6 et que ça leur donnait envie de lancer des poids, de soulever des haltères, de courir vite. On n’est tellement pas habituées à une juste représentation des corps féminins. À ce que ces machines incroyables sont prêtes à accomplir. 7 En général, quand on nous parle de puissance du corps des femmes, c’est pour un seul récit : l’accouchement. 8 En dehors de ça, le néant.

Le sport permet d’échapper à ce récit univoque : si elles courent vite, lancent loin ou tapent fort, ce n’est pas pour accomplir une sorte de destin biologique (brrr) mais parce qu’elles ont décidé d’investir leur corps, et sa capacité. J’ai fait un peu de musculation, et j’adorais ça. Sentir la puissance de mes cuisses, la force dans mes mollets, je trouvais ça assez dingue comme sensation : une joie mêlée de liberté. Parce que toute ma vie, je me suis sentie limitée : on m’a appris très tôt qu’une fille se tient d’une certaine façon, qu’elle doit être gracieuse, ne pas prendre trop de place, se déplacer souplement et sans bruit. Sinon ce n’est pas très beau pour une fille.

Ce qui nous amène à la question : c’est quoi un corps de femme ?

Quand j’étais jeune toujours, on suivait beaucoup le tennis : avec deux championnes belges, obligé ! Clijsters et Henin qu’on ne cessait d’opposer, notamment parce qu’elles avaient des physiques très différents.9 C’était aussi le temps des sœurs Williams et d’Amélie Mauresmo. D’un côté, on avait des joueuses très musclées et puissantes, de l’autre des joueuses plus fines ou élancées. Le premier type de joueuses était systématiquement traité de “joueuses agressives et masculines” (on n’oubliera pas que Mauresmo a été représentée sous les traits d’une marionnette homme aux Guignols). 10 On sous-entendait que cette débauche de muscles n’était pas “naturelle”, que c’était une forme d’anti-jeu, bien que les spécialistes de la discipline s’accordent pour dire qu’en tennis, une musculature importante n’est pas forcément un avantage. Les joueuses plus fines ou plus féminines étaient plus appréciées, quand elles n’étaient pas carrément hypersexualisées comme Kournikova. En gros, soit t’es baisable, soit t’es pas une femme.

On en est toujours là : quand des femmes sont plus musclées que l’image qu’on se fait d’un “corps féminin” on les accuse d’être des hommes. Même le statut de princesse n’en exonère pas : les rumeurs sur Kalina de Bulgarie et son prétendu changement de genre parce qu’elle s’est beaucoup musclée dernièrement ne cessent.

Idem pour celles qui sortent un peu des prétendus “standards” biologiques. 11 Imane Khelif et Lin Yu-ting en font les frais en ce moment : même si les CIO martèlent qu’elles sont des femmes, et qu’elles ont toute leur place dans la compétition, rien ou presque n’y fait. On a beau expliquer que si elles gagnent, c’est parce qu’elles ont plus de technique, nada. Quelques jours avant, j’avais lu horrifiée l’histoire de Annet Negesa (si vous suivez ce lien, attention, c’est extrêmement violent). L’indienne Dutee Chand ou la Sud-Africaine Caster Semenya ont aussi subi le même genre de traitement, au point pour Semenya de carrément en appeler à la cour des droits de l’Homme qui lui a donné raison.

Aucun lien n’a pour l’instant été clairement démontré entre taux élevé de testostérone et performances sportives. C’est donc un préjugé sexiste, transphobe et disons-le très souvent mêlé à du racisme. 12On n’a jamais vu personne autant s’émouvoir d’ailleurs des incroyables capacités de Phelps. Quant à Usain Bolt, les médias détaillaient à l’envi son physique surhumain sans jamais remettre en question le fait que ce serait un avantage injuste. 13

Ces femmes n’ont pas choisi pas leur taux naturel de testostérone 14, comme la basketteuse chinoise Zhang Ziyu n’a pas choisi de mesurer 2.20 m. Un avantage énorme sur ses adversaires : doit-on lui interdire pour autant la compétition au prétexte qu’elle est trop grande ? Pour en revenir à Imane, sa famille, et son père en particulier, trouvait que la boxe n’était pas un sport pour les filles. Ironique, non?

Je n’y connais à peu près rien en JO, et donc j’ai été très surprise d’apprendre que si les premières participations féminines aux JO remontent à 1900, il a fallu attendre Londres en 2012 pour que les femmes concourent dans tous les sports au programme.

Avec toujours une forme de contrôle, qui a tout à voir avec le male gaze : la façon dont le corps des femmes doit apparaitre plaisant aux hommes, en somme “baisable” en toutes circonstances, reste d’application, qu’il s’agisse du corps en lui-même (mince, et lisse) des tenues imposées15 ou de la façon dont les femmes sont filmées. Dans un post instagram dernièrement, je parlais de représentativité : c’est exactement pour ça que je kiffe les J.O : bien sûr, j’ai conscience qu’il s’agit d’athlètes surentrainées, et pas de meufs randoms. Je sais que pour arriver à ce niveau, c’est une vie de sacrifices, de douleur et de dépassement. Mais l’incroyable diversité16 des corps féminins représentés, j’avoue ça me fout la patate. Et on pourrait aussi parler d’âge : la pongiste Ni Xia Lian, présente aux JO de Paris a 61 ans. L’Australienne Mary Hanna, la Canadienne Jill Irving et l’Américaine Laura Kraut ont respectivement 69, 61 et 58 ans et concourent en équitation.

Évidemment, il est trop tard pour moi pour devenir une championne : ça tombe bien, l’idée de compétition me fait pas sauter au plafond, en revanche, il n’est jamais trop tard pour investir et remercier ce corps qui est capable de tant de choses quelles que soient nos morphologies et les croyances qui les accompagnent.

Je termine avec le trailer de ce très beau film, qui raconte à peu près ça.

A bien vite, et n’hésitez pas à m’écrire et à partager si ça vous a plu.

1

Un peu comme les handi(es) qu’on ne voit qu’au Téléthon ou s’iels donnent des “leçons de vie”. Il y a beaucoup de parallèles à établir entre l’autorisation à accéder à l’espace public des corps gros ou handis. Un des plus évident est que si on accepte de nous montrer, il faut que le monde en tire une morale. Nos corps ne sont légitimes à apparaître que pour confirmer à la société qu’il n’est pas souhaitable de vivre dans nos peaux et que la seule manière de supporter nos conditions est de se transcender (par la vertu, par l’auto-flagellation, par la résilience ou l’exploit).

2

Dans une interview accordée à ELLE, Kate Winslet: « Physiquement, je ne correspondait pas aux canons de beauté de l’époque. J’étais un peu grassouillette. Je suis la preuve qu’une actrice avec des kilos en trop peut réussir à Hollywood. »

3

D’après tous les articles que j’ai consultés, c’est une “telle épreuve de grossir”. Ils arrivaient tout de même à tourner ça en dérision en expliquant “qu’elle se goinfrait de gateaux et de glaces”. No shit.

4

Dans Entertainment Weekly, la réalisatrice Sharon Maguire a défendu l’actrice. « Nous avons tous adoré le fait que, 15 ans après, Bridget a enfin atteint son poids idéal. Quelque part entre un 38 et un 40. Mais que malgré ça, elle n’a toujours pas résolu ses soucis amoureux et de solitude”

5

Ça n’a pas manqué : Barbara Butch a porté plainte, et je vous laisse deviner pourquoi. Same old shit.

6

Comme quoi, c’est pas si compliqué de filer un orgasme hein.

7

Le sport, c’est bon pour le cœur et la santé mentale : reprendre possession de ses muscles, de ses mouvements, c’est aussi se sentir plus fortes. Quelques activistes féministes s’emparent d’ailleurs de ça comme Jameela Djamil.

8

Au delà de tout ce que cette définition induit en terme de transphobie et de capacitisme, je ne me suis pas sentie particulièrement puissante en accouchant : fatiguée, humiliée, malmenée, oui. Probablement qu’il y aurait beaucoup de choses à dire sur la sur-médicalisation des accouchements et la dépossession des femmes de leur propre capacité à gérer ce qui se passe dans leur corps mais les Rougon Macqart, bis.

9

“La présence de Justine Henin-Hardenne à cette place privilégiée est d’autant plus réjouissante qu’elle prouve qu’il ne faut pas absolument avoir la carrure des sœurs Williams pour obtenir le succès.” Le Temps, 2015

10

Pour elle, ça se couplait évidemment à une homophobie crasse.

11

Elles présenteraient des taux de testostérone plus élevés que la “norme”.

12

Le racisme et les biais qui vont avec sont largement dénoncés mais continuent d’être encore employés, notamment concernant les aptitudes physiques.

13

“Bolt présente aussi la particularité d’avoir une jambe plus courte que l’autre. Une singularité qui pourrait, selon certains chercheurs, lui donner un avantage biomécanique. (…) Ils en ont déduit en 2013 que Bolt développait une puissance maximale de 2620 watts après 0 »89 de course mais aussi que l’athlète était loin d’être parfait sur le plan aérodynamique. Sa taille le rend, du coup, plus sensible aux variations atmosphériques et au vent contraire ou favorable.” Le Figaro, 2015

14

Sans compter qu’un taux élevé de testostérone peut être le révélateur de maladies sous-jacentes, comme le syndrome des ovaires polykystiques ou d’autres pathologies, qui affectent notamment les ovaires et les glandes surrénales (cancer par exemple).

15

Les joueuses de beachvolley devaient être vêtues d’un bikini lors des compétitions. Cette obligation leur était imposée par la Fédération internationale de volley-ball (FIVB). Le règlement stipulait que les joueuses de beach-volley devaient porter un bas d’une largeur de 7 cm maximum. Règle abrogée aux jeux de Londres (2012) pour autoriser le port du short. On note que certaines portent toujours le bikini par crainte de ne pas être sélectionnées.

16

On voit d’incroyables performeuses en hijab, je pense à l’australienne Tina Rahimi, mais malheureusement pas de tous les pays puisque certains continuent à interdire à leurs athlètes de concourir voilées. Dont la France. A mon grand regret, il faudra attendre les jeux paralympiques pour voir aussi des athlètes handies, une autre discrimination quand elles pourraient faire partie des mêmes jeux. Pas d’athlètes trans femmes non plus (il y a à ma connaissance un homme trans, boxeur philippin mais dans ce sens là, personne ne gueule, chelou).

Posted In ,

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *